Deux semaines...Ca fait déjà 2 semaines que je suis ici...14 jours sans délivrer un seul mot...Plus envie de parler, plus envie de me battre...Peur de vivre...Je passe mon temps à scruter mon reflet dans le miroir...Mes cernes s'élargissent de jour en jour, mes cheveux sont ternes, mes yeux se vident. Seules les larmes ne les quittent pas. Si je me croisais dans une rue, je crois que je prendrais peur. Je ne m'exprime plus que par écrit. La douleur qui m'envahit ouvre les portes de mon imagination. Je passe mes journées à écrire, je noircis des dizaines, des centaines de pages...Mes mots se déguisent, se tordent, formant des histoires emplies de noirceur, de violence et de mal-être. Tout ce que je ne peux pas exprimer autrement...
Paradoxalement, les médecins ne semblent pas s'inquiéter de la dégradation de mon état psychologique. Pour eux, c'est rien, le contre-coup, le choc...D'ailleurs, ils se débarassent de moi demain, m'envoyant séjourner dans un institut spécialisé, loin de chez moi...Une "maison de repos" pour couper toutes mes relations avec l'extérieur...L'idée, c'est de m'éloigner de mon environnement habituel, de mes repères et de mes souvenirs de cette soirée pour que je puisse me reconstruire une nouvelle vie...Alors ils m'envoient en Angleterre...Maman ne peut pas venir, elle doit rester pour mon frère, pour son boulot...Elle est quand même là aujourd'hui, elle prépare ma valise. Elle a apporté tous mes fringues, mes bouquins, mon stylo préféré, mon Bob l'Eponge, mon pc portable et mes cd...Elle veut que je puisse la contacter à n'importe quel moment...
-Ca va aller, hein Talulla, faut surtout pas ten faire, tout se passera bien !
Maman...On sait très bien toutes les 2 que c'est plus pour toi que pour moi que tu dis ça...T'as jamais supporté qu'on soit séparées trop longtemps...
-Ma puce, s'il te plaît...Dis-moi au moins un petit mot avant de partir...Parle-moi, je t'en prie...
Que pourrais-je te dire ? Que je ne supporte pas les larmes dans tes yeux ? Que j'aimerais remonter 2 semaines plus tôt et t'écouter, quitter le taf plus tôt, et que rien ne se passe ? Tu sais que je voudrais te dire tout ça, tu sais que je ne peux pas prononcer ces mots...
-S'il te plaît...
-Je t'aime Maman...
C'est sorti tout seul, ma voix est grave, basse, enrouée...Mais tu as souri, et c'est peut-être laseule chose qui compte. Maintenant, je peux retomber dans mon mutisme, tu vas repartir heureuse d'avoir entendu ma voix et je vais m'en aller avec le sentiment d'avoir fait quelque chose de bien, pour une fois...
En brisant ma vie,
Tu as brisé la sienne
Afin qu'on ne t'oublie,
Prisonnières de tes chaînes...
J'écris ces 4 vers sur un bout de feuille encore vierge, ce qui est plutot difficile à trouver dans ma chambre. Mon inspiration est comme ça, elle frappe n'importe quand. Alors je griffonne, je gribouille, je note, je mémorise...J'assemble.
6h45, une infirmière vient me réveiller, ou plutot me dire que c'est l'heure, puisque je ne dors plus. Quand je ferme les yeux, je revois tous les détails de cette horrible soirée. Alors je ne dors plus pour ne plus cauchemarder. Je me lève, m'habille et prends mon sac. Une ambulance m'attend. Une infirmière m'accompagne. On arrive à l'aéroport, on monte dans l'avion. Ma gardienne me propose un somnifère, je me contente de secouer la tête. Je veux être consciente si l'avion s'écrase, histoire de me souvenir de ce que ça fait quand on va mourir. Je cale mon mp3 sur mes oreilles. Ca fait combien de temps que je n'ai pas chanté ? Moi qui ne vivait pas une journée sans, avant. Dans la rue, dans le bus, sous la douche, en cours, au boulot...Je chantais toujours. J'ai même fait partie d'un groupe avec un ami guitariste...Tout le monde dort autour de moi, les hôtesses sont invisibles. Je me laisse aller à chantonner. Ma voix n'est pas assurée, on dirait que je viens de me réveiller d'un très long sommeil...Mon accompagnatrice remue, je me tais. Le pilote annonce l'aterrissage. Les gens se réveillent, dérangés par les brusques changements de hauteur.
Londres...J'aurais jamais pensé venir ici comme ça avant...L'infirmière hèle un taxi, lui indique l'adresse et quelques minutes plus tard, le chauffeur s'arrête devant une grande bâtisse. Au-dessus d'une porte majestueuse, une inscription gravée indique "Psychiatric Institute Victoria II"...On monte les quelques marches menant à la porte puis mon accompagnatrice sonne. Une autre infirmière vient nous ouvrir? Elles papotent quelques minutes puis la française se tourne vers moi.
-C'est ici que nos chemins se séparent. J'espère vraiment que tout s'arrangera pour vous et que vous pourrez rentrer chez vous le plus vite possible !
Je hoche la tête. Elle soupire mais me sourit puis grimpe de nouveau dans le taxi et s'en va.
-Okay. Come in !